Temps de lecture : 7 minutes(Last Updated On: 23 janvier 2023)
Paternité spirituelle et fraternité

Frère Yves, osb

De la paternité à la fraternité, c’est le thème abordé par le frère Luc Cornuau, père abbé de l’abbaye de la Pierre-qui-Vire le 30 mars 2022 lors des conférences de Carême du diocèse de Sens-Auxerre. Nous reproduisons un extrait de cette intervention qui peut nous guider dans nos équipes de partage et de relecture.

Prendre au sérieux les médiations

La paternité spirituelle ne pourra se vivre qu’en prenant au sérieux les médiations dans lesquelles elle s’inscrit. Celles-ci peuvent prendre des formes diverses. Elle ne s’écrit pas dans le marbre mais se joue plutôt à travers une variété de figures et de modèles. (…). On a vu la figure vécue dans l’accompagnement spirituel, et on pourrait y ajouter de manière plus diffuse, la figure de paternité spirituelle vécue par le responsable d’une communauté religieuse ou laïc, ou même d’un groupe. Dans chacune de ces situations qui sont différentes, le responsable ou de référent est investi d’une mission dans des conditions précises qui vont donner le cadre dans lequel pourra se vivre une réelle transmission de la vie chrétienne. Celle-ci pourra se développer de manière juste sinon harmonieuse au service des personnes et de la fraternité. Combien de frictions, voire de scissions dans des groupes ou communautés ne sont-ils pas le fruit de cadre ou de règles mal posés !

Chaque type de relation est déterminé par un cadre et des conditions de vie pour chaque groupe qui vont permettre la transmission de la vie

Poser le cadre de la paternité

Un supérieur de communauté est élu par ses frères pour présider une vie commune régie par une règle. Cette règle va déterminer les modes de relations qu’il entretient avec les frères. Un accompagnateur est choisi par l’accompagné et se donne avec lui un cadre pour leur rencontre (fréquence, lieu etc…). Un responsable de groupe est nommé ou choisi par ses pairs pour remplir tel rôle. Chaque type de relation est déterminé par un cadre et des conditions de vie pour chaque groupe qui vont permettre la transmission de la vie. La paternité spirituelle vécue au sein d’une paroisse est d’un autre ordre que celle vécue dans une communauté religieuse ou dans l’accompagnement … Mais le respect du cadre est important pour éviter d’attendre ce qui ne peut être donné, pour éviter les confusions dans les fonctions, pour éviter les abus… Pour celui qui est responsable, qui est en position par sa fonction ou son rôle, de donner la vie et de permettre qu’elle circule, il y a à consentir à être au bon endroit et à vérifier toujours s’il s’y trouve bien. La transmission de la vie est à ce prix. Il faut accepter que ce juste positionnement ne soit pas de l’ordre de la science exacte.


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Une responsabilité en tension

Il se vit toujours dans une tension, entre la tentation de ne pas tenir sa place, une forme de démission, et la tentation de prendre trop de place, ce qui peut donner une forme d’autoritarisme. La réside le mystère de cette paternité : pour que la vie se transmette, il faut que la place soit bien tenue par celui qui l’occupe. Parler quand il faut parler, en dire suffisamment et ne pas trop en
dire, corriger parfois mais ne pas exaspérer, savoir patienter, oser dire cette parole qui nous dépasse et qui ne vient pas de nous… S’effacer au bon moment pour ne pas encombrer. Car au fond il s’agit d’être au service, d’une Parole, d’une Vie qui ne vient pas de nous… pour construire une communion qui se reçoit d’un Autre, de notre Père des Cieux, autant qu’elle ne se fait pas sans les médiations humaines.

Une communauté chrétienne a besoin de personnes, ces pères-mères spirituelles qui vont permettre à chacun de se recevoir

comme des fils et filles de Dieu d’un même Père des Cieux, comme des frères et sœurs les uns des autres.

Fraternité et paternité

La fraternité, la communion fraternelle entre les membres d’une communauté chrétienne, qu’elle soit paroissiale, religieuse ou autre, est-elle possible sans cette fonction paternelle ? On le perçoit, il s’agit bien plus que d’être un animateur ou un facilitateur pour que le groupe se gère bien. Il s’agit d’autre chose que de rassembler un parti politique sous la conduite d’un leader (le but n’est pas la pensée unique), ou une armée sous les ordres d’un général (le but n’est pas la recherche d’une discipline où tous marcheraient au même pas). Une communauté chrétienne a besoin de personnes, ces pères-mères spirituelles qui vont permettre à chacun de se recevoir comme des fils et filles de Dieu d’un même Père des Cieux, comme des frères et sœurs les uns des autres. Il y a besoin d’un père, d’une mère qui, dans sa manière de gouverner, de remplir la charge qui lui est confiée, va rendre possible une communion où chacun peut avoir sa place,
non en fonction de l’excellence morale ou intellectuelle, mais en raison de sa vocation unique de baptisé.
une vocation à faire éclore.

 

Prendre le Christ comme modèle, c’est entrer dans le service de ce mystérieux engendrement que le Christ a opéré et qu’il ne cesse d’opérer.

En son nom, en sa grâce, nous nous mettons au service de la transmission de la vie chez ceux à qui nous sommes envoyés.

Quel modèle de paternité ?

Quel modèle de père peut nourrir et faire vivre ceux qui ont cette mission délicate de rassembler des frères et des sœurs… ? Dans sa règle, St Benoit suggère un modèle de paternité qui est un peu surprenant à nos yeux : le Christ, lui-même. En effet, il vit de cette tradition présente chez certains pères, et même déjà attestée dans les représentations des catacombes, qui veut reconnaitre le Christ comme père, non comme le Père de la Sainte Trinité, mais « comme le père qui nous a engendrés à Dieu » (St Justin, Dial 123, 9). C’est ainsi que St Benoit dit de l’abbé : « il apparait, (littéralement : il est cru) comme le représentant du Christ puisqu’on l’appelle de son propre nom, selon le mot de l’Apôtre : « vous avez reçu l’esprit d’adoption filiale, dans lequel nous crions « abba, père ».

Le père selon St Benoit ne cesse comme le Christ de rassembler ses frères, par son enseignement,

par sa sollicitude, son attention à chacun, mais aussi l’exigence pour chacun et pour tous.

Le rôle de l’abbé

Aussi l’abbé ne doit-il rien enseigner, instituer ni commander qui ne soit en dehors du précepte du Seigneur… (RB 2, 2-4). La figure paternelle de l’abbé d’un monastère est toute entière référée au Christ. L’abbé sera père comme le Christ. Comme lui, il donnera la vie par son enseignement mais aussi et surtout par sa sollicitude envers les frères, par exemple ceux qui s’excluent de la communion des autres frères, en allant les chercher comme le bon pasteur va chercher sa brebis perdue. Prendre le Christ comme modèle, c’est entrer dans le service de ce mystérieux
engendrement que le Christ a opéré et qu’il ne cesse d’opérer. En son nom, en sa grâce, nous nous mettons au service de la transmission de la vie chez ceux à qui nous sommes envoyés. Lui, le Fils du Père, qui est tout entier référé, tourné vers son Père, nous apprend à n’être comme lui et en lui qu’un médiateur qui renvoie au seul Père. Lui, le Christ, qui nous a donné la vie divine, par l’offrande de sa vie, nous enseigne qu’il n’y a pas d’autres voies pour transmettre la vie que le don de nous-mêmes.

Une paternité au service de la communion

Dans cette lumière St Benoit recommande à l’abbé : « il saura qu’il doit plus servir que régir…Et que la miséricorde l’emporte toujours sur le jugement » (RB 64, 8 , 10). Concrètement St Benoit
demande à l’abbé d’être au service de la communion des frères « en ne faisant pas de distinction entre les personnes, il n’aimera pas l’un plus que l’autre » (RB 2, 16-17). Construire la fraternité passe par une mise à distance de nos affinités spontanées, de notre désir d’amitié ou de reconnaissance. Ce qui n’est pas si facile. Il s’agit d’être au service de tous et pas seulement de quelques-uns. Le père est celui qui sait faire place à chacun. St Benoit poursuit que l’abbé doit s’adapter à chacun en « se mettant au service de caractères multiples, l’un par la gentillesse, un autre par la réprimande, l’autre par la persuasion, et selon la nature de l’intelligence d’un chacun, il se conformera et s’adaptera à tous » (RB 2, 31-32). Le père selon St Benoit ne cesse comme le Christ de rassembler ses frères, par son enseignement, par sa sollicitude, son attention à chacun, mais aussi l’exigence pour chacun et pour tous.


Questions pour le partage en équipe ?

De quelle(s) manière(s) j’exerce les responsabilités qui me sont confiées ?

À quelle(s) conversion(s) m’appellent ce texte du frère Luc Corneau, OSB ?