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Amis dans le ChristLes Constitutions de la Compagnie de Jésus rééditées en 1995 notent ceci : notre vie communautaire doit tendre à ce que nous ne soyons pas seulement des compagnons de travail dans l’apostolat, mais véritablement des frères et des amis dans le Christ (311-§2). Ce qui est dit là des compagnons jésuites peut s’étendre à tous leurs amis qui s’efforcent de vivre selon la spiritualité ignatienne.

Dans le Christ

L’expression « dans le Christ » rappelle que c’est en Lui qu’est fondée « l’union des cœurs » recherchée et maintenue même dans la dispersion imposée par la mission. C’est l’union intime de chaque compagnon avec le Christ qui rend possible – comme une condition nécessaire et non pas comme un moyen – l’union des compagnons entre eux. Sur ce fondement peuvent se développer avec bonheur les moyens qui aideront à l’union des cœurs : réunions communautaires, équipes de travail, temps de prière, de retraite ou de vacances à plusieurs, collaboration de formes multiples pour dépasser l’individualisme, entraide mutuelle, toute initiative susceptible de compenser, au moins en partie, l’éloignement dans le temps et l’espace.


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L’Union des Coeurs

Selon l’extrait des Constitutions cité plus haut, « l’union des cœurs » vise plus loin qu’une accointance entre compagnons de travail, elle cherche des frères et des amis dans le Christ. Pour en sentir davantage l’enjeu, il est suggestif de revenir à l’une des sources évangéliques de cette expression. Trois passages, dans la deuxième partie de l’évangile de Jean, montrent une évolution significative dans la manière dont Jésus désigne ceux qu’il a appelés à le suivre. Dans les deux premiers, nous retrouvons l’exigence de l’amour mutuel.

Un commandement nouveau

Voici le premier : Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres (Jn 13, 34-35). Vers la fin de la scène du lavement des pieds, après le départ de Judas qui va livrer Jésus, et juste avant l’annonce du reniement de Pierre, Jésus s’adresse à des disciples. Le disciple est celui qui apprend d’un maître comment vivre à son exemple. En vivant un amour mutuel, les disciples montreront à tous qu’ils mettent en pratique l’enseignement de Jésus. Juste avant d’entrer dans sa Passion, Jésus donne le commandement de l’amour mutuel à des hommes qui vont tous l’abandonner quand il est arrêté quelques instants plus tard !

Les uns les autres

Voici le second, situé au cours du deuxième entretien d’adieu de Jésus avant son arrestation :

Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteurs, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait connaître (Jn 15,12-15).

L’exigence de l’amour mutuel, répétée à cet endroit, est assortie de son ultime manifestation : donner sa vie. Aimer jusque dans cette extrémité du don de soi fait basculer dans l’amitié avec Jésus. Le disciple n’est plus seulement serviteur ; il devient ami. Il sait d’une connaissance intime jusqu’où entraîne l’obéissance au commandement de l’amour mutuel. Il partage ce secret avec Jésus.

Frères dans le Christ

Et voici le troisième passage, qui nous emmène au-delà de la Passion. C’est fait, Jésus a donné sa vie pour ses amis. Mais à Marie de Magdala désemparée devant le tombeau vide, il se montre relevé de la mort, et se fait reconnaître : Jésus lui dit : ” Marie. ” Elle se retourna et lui dit en hébreu : ” Rabbouni ” , ce qui signifie maître. Jésus lui dit : ” Ne me retiens pas ! car je ne suis pas encore monté vers mon Père. Pour toi, va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu’’ (Jn 20,16-17). C’est ainsi au matin de la résurrection que, pour la première fois dans l’évangile de Jean, les disciples, devenus amis, sont appelés frères par Jésus lui-même.

Déplacements

Disciples serviteurs, amis, frères … Il apparaît bien que ces déplacements dans la désignation des disciples décrivent une progression dans la relation avec Jésus. Le mouvement de cette progression est celui d’une intimité de plus en plus grande que même la mort n’interrompt pas, mais qui est transformée par la résurrection. Il est saisissant de découvrir que Jésus appelle mes frères des hommes qui l’ont tous abandonné, jusqu’à le renier (je ne connais pas cet homme).

Fraternité

Comment mieux dire que la fraternité est fondée sur le pardon et qu’elle en est le fruit ? Il n’y a de fraternité réelle qu’à partir du pardon. L’expression « voyez comme ils s’aiment » peut renvoyer seulement à un imaginaire sentimental qui supprime les aspérités inévitables d’une relation inscrite dans la durée. Mais elle ne renvoie au réel qu’à partir du pardon qui est la traversée de la souffrance éprouvée. Donnée dans la chair, la fraternité n’est fondée et ne s’accomplit que dans l’Esprit qui la fait vivre dès l’origine à travers toutes les contradictions. La fraternité est une communion qui est l’accomplissement de « l’union des cœurs » dans la différence reconnue et maintenue, malgré tout ce qui s’y oppose en nous et entre nous. Elle est de l’ordre du combat spirituel et pas seulement social ou politique.

La fraternité dans le Christ

L’union des cœurs recherchée dans les communautés chrétiennes – d’inspiration ignatienne ou non –, dans la mesure où elle est fondée sur une relation intime de chacun avec le Christ, ne trouve sa vérité que dans l’expérience vécue du pardon « jusqu’à 77 fois 7 fois ! » (Mt 18,22). Le pardon reçu et partagé fait progresser depuis le compagnonnage dans l’apostolat jusqu’à une fraternité dans le Christ qui témoigne ainsi de sa résurrection.

Mai 2022

Michel Kobik, sj

Engagé dans l’accompagnement des “Exercices spirituels” de saint Ignace depuis de nombreuses années, l’auteur est actuellement actuellement membre de l’équipe d’animation du Centre Spirituel Jésuite « Le Châtelard », à Francheville, près de Lyon. Il a publié aux éditions Parole et Silence Rencontres au fil de l’Évangile de Jean (2009) et Il les aima jusqu’au bout (2011).